L'Union européenne au-delà de ses institutions
09/10/2009
Allocution du Ministre Yves LetermeUCL - Institut des Etudes européennesOuverture de l'année académique 2009Monsieur le Recteur, Monsieur le Doyen, Monsieur le Président,Excellences, Mesdames et Messieurs, Cher étudiants,C'est pour moi un privilège de pouvoir m'exprimer ce soir à la tribune de la prestigieuse Université catholique de Louvain, et d'être associé à l'ouverture de la nouvelle année académique, à l'invitation du Recteur et du Président de l'Institut d'études européennes.Je suis particulièrement heureux de pouvoir vous partager à cette occasion quelques convictions qui me guident depuis toujours dans ma carrière politique, et continueront de me guider dans ma tâche de Ministre des Affaires Etrangères, plus particulièrement dans la préparation et la conduite de la future Présidence belge de l'Union européenne.Commençons par nous réjouir du résultat du référendum irlandais : après une longue grisaille dans le ciel européen, voilà enfin une éclaircie ! C'est la preuve que l'Europe garde un pouvoir d'attraction dans les moments difficiles. Le score réalisé en Irlande où près de deux Irlandais sur trois ont voté oui à l'Union européenne apporte une note d'espoir : les craintes réelles soulevées par la globalisation et par les crises semblent enfin aujourd'hui céder le pas au retour à la confiance. Avec l'élection récente d'un nouveau Parlement, la composition prochaine d'une nouvelle Commission, la mise en œuvre du Traité de Lisbonne couronnera l'aboutissement d'un processus commencé il y a 8 ans avec l'adoption de la Déclaration de Laeken. J'y vois un élan retrouvé pour la marche de l'Europe.Mais avant d'élaborer sur ce que le Traité de Lisbonne changera au visage et au fonctionnement de l'Union européenne, j'aimerais commencer cette conférence par un paradoxe : l'Union Européenne est tellement plus séduisante aux yeux du monde extérieur qu'à ceux de ses propres citoyens. Je vous parlerai ensuite des grand chantiers en cours pour l'Union Européenne et des défis ainsi posés à la future présidence belge. Pour terminer, j'illustrerai, surtout aux plus jeunes parmi vous, qu'au-delà des institutions et des procédures, l'Europe reste une formidable aventure.Le paradoxeJe suis inquiet de l'absence de vrai débat sur l'Europe dans notre opinion publique. L'information et le débat sur l'Europe se trouvent à des années lumières de l'attention et de la passion que génèrent les questions politiques intérieures. Pourtant, l'Union européenne a un impact énorme sur notre vie quotidienne, et cet impact ne fera qu'augmenter, maintenant que l'Union s'affirme comme acteur de premier plan, notamment sur les dossiers de l'environnement et du réchauffement climatique.Mais nos citoyens boudent l'Union européenne. Elle est lointaine. Elle est bureaucratique. Elle est un monstre froid. Elle n'écoute pas ses citoyens. Elle est un rouleau compresseur de directives et de normes. Ce faisant, elle effacerait la richesse que représente la diversité entre nos pays et nos cultures.L'Union n'inspire pas, ne passionne pas, ne fait pas rêver. Pire encore, deux pays fondateurs, deux voisins de la Belgique, se sont prononcés contre elle : dans leur référendum de 2005 les Français et les Néerlandais ont rejeté le Traité Constitutionnel avec des majorités indiscutables, respectivement 54,9 et 61,5 pourcent.Paradoxe donc: les citoyens européens n'aiment pas cette Europe. Mais le reste du monde l'aime. Je peux vous l'affirmer : dans tous mes voyages, partout dans le monde, je rencontre un grand `désir d'Europe'.Les pays dans le voisinage immédiat de l'Union Européenne aspirent à la rejoindre. Dans un cercle plus large, nos interlocuteurs nous pressent de renforcer notre rôle international, notamment pour faciliter des accords de paix au Moyen Orient et en Afrique. Le monde entier ¿ je n'exagère pas ¿ espère et attend que l'Union Européenne joue un rôle politique à l'échelle de son poids économique de plus grand bloc commercial au monde.D'où vient ce paradoxe ? Je crois avoir trouvé un début de réponse dans le livre d'Elie Barnavi, "L'Europe frigide".Sur le désamour entre les citoyens et l'Union Européenne, Elie Barnavi écrit: "Il est vrai que c'est difficile. L'Union Européenne a contre elle la triade glorieuse qui lui est consubstantielle : l'Etat, la paix et la démocratie, excusez du peu."Excusez du peu, en effet.Pour commencer par la paix, sans laquelle il n'y pas de développement, pas de démocratie, pas de prospérité : on me dit que c'est devenu un cliché presque ringard, de parler encore de l'Union Européenne comme garant de paix. Après soixante ans de paix dans notre pays, plusieurs générations n'ont rien connu d'autre. Pourquoi un discours sur la paix pourrait-il donc encore intéresser les jeunes, voire les enthousiasmer ?Je vous dirais : ouvrez les fenêtres de la maison européenne et regardez dehors. Vous verrez combien la paix est difficile, surtout une paix durable. Vous verrez que la paix n'est pas quelque chose de normal, de naturel. Au contraire, elle exige des efforts continus et considérables.Je l'ai dit dans mon récent discours devant l'Assemblée générale des Nations Unies : "Le pire désordre international, ce n'est pas la crise économique, c'est la violence entre Etats et à l'intérieur de certains Etats, violence qui continue à tuer, à mutiler, à violer des millions de personnes. Le pire désordre international, c'est encore que des guerres, des guerres civiles, des combats interethniques ou des répressions sanglantes privent des millions de personnes d'une existence digne de ce nom."L'un d'entre vous serait-il prêt à aller dire aux gens au Darfour ou à l'Est du Congo, en Tchétchénie ou en Afghanistan, que la paix, c'est un cliché ? L'un d'entre vous serait-il prêt à aller dire cela aux millions de personnes qui n'ont pas d'autre perspective que la survie dans un camp de refugiés.Mais il y a plus. La paix que nous offre l'Union Européenne est beaucoup plus qu'une absence de guerre. Elle est garantie de sécurité. Une guerre entre états membres de l'Union est tout simplement devenue impensable. L'Europe est en train de réaliser le paix perpétuelle qu'Emmanuel Kant élaborait déjà en 1795 dans son traité `Zum Ewigen Frieden', un traité qui reste au cœur du débat sur la paix. Vous ne pouvez pas vous imaginer combien sur d'autres continents, on nous envie cette certitude de sécurité.Non, la paix n'est pas un cliché, pas plus que la liberté, la démocratie.Il en va de liberté - ou de la paix - comme il en va de la santé. Ce n'est que lorsqu'elle nous manque que nous réalisons combien elle nous est précieuse.Chaque jour, des dizaines, des centaines, des milliers de personnes, de par le monde, font l'objet de persécutions, d'emprisonnement, de sévices, voire d'assassinat. Pourquoi ? Pour la seule raison qu'ils veulent penser librement, parler librement, agir librement. Parce qu'ils veulent vivre debout et non à genoux.Je le répète: l'un d'entre vous serait-il prêt à aller dire à ces gens, à qui la liberté manque si cruellement, que cette liberté n'est qu'un cliché?Dans sa triade glorieuse, en plus de la paix et de la démocratie, Elie Barnavi place l'Etat. Traditionnellement, les Belges sont moins attachés à leur Etat que, par exemple, les Français. Toutefois pour les Belges aussi, c'est l'Etat qui est le premier garant de nos droits et de nos libertés. Les droits de l'homme auxquels nous sommes si attachés ne tombent pas du ciel. Ils ne peuvent exister sans l'état de droit.Paix, démocratie, état de droit, nous nous y sommes sans doute trop habitués, au point de considérer comme allant de soi ce qu'une grande partie du monde nous envie. Dans le confort de ces évidences, nous nous limitons trop à la gestion, nécessaire mais peu enthousiasmante, des problèmes quotidiens.Comme l'écrit Elie Barnavi: "Ce que les citoyens voient, ce sont des oukases administratifs issus d'une bureaucratie sur laquelle ils ont peu de prise et dont la technicité les rebute. Comment, en effet, enthousiasmer les foules avec la querelle des fromages crus et cuits, des histoires d'appellation contrôlée ou les débats sur l'indépendance de la Banque centrale?" fin de citation.Ce constat doit pousser chacun d'entre nous à se regarder dans le miroir et faire un examen de conscience. Qui est responsable de cet amoindrissement du débat, de ce manque de hauteur de vue, de ce manque de vision, de ce manque de conviction? Les citoyens, leurs élus, leurs dirigeants politiques, la presse et les médias, les professeurs?Comme homme politique, je balayerai d'abord devant ma porte : trop souvent les dirigeants invoquent l'Europe pour faire passer des mesures nécessaires mais impopulaires qu'ils n'ont pas le courage politique de prendre eux-mêmes. La faute est ainsi volontiers mise sur « Bruxelles ». Ils se cachent ainsi derrière une Europe soi-disant anonyme et toute puissante, alors qu'il s'agit de décisions prises en commun par ces mêmes dirigeants. Aux gouvernements nationaux sont attribués tous les bienfaits, alors que l'Europe se voit accablée de toutes les mauvaises nouvelles.Ce que je peux dire en tant que ministre des Affaires Etrangères, en tant que partisan convaincu du projet européen, c'est d'abord que je veux m'engager pour en ranimer la flamme. Ensuite qu'avec le gouvernement belge, je m'investirai dans les grands chantiers qui construiront l'Europe de demain. Car comme le disait Jean Monnet, rien ne se crée sans les hommes, rien ne dure sans les institutions.Les grands chantiersLes nouveautés apportées par le Traité de Lisbonne changeront, sur bien des aspects, le visage et le fonctionnement de l'Europe. Il était temps, après les vagues successives d'élargissement, de passer à une étape d'approfondissement.Le Traité de Lisbonne rendra l'Union européenne plus efficace, plus démocratique et plus transparente. Voilà l'Union - notre Union - enfin munie des instruments qui lui permettront de faire face aux nouveaux défis. Ainsi, le traité renforce-t-il la méthode communautaire. Le champ d'application de la majorité qualifiée est étendu à de nouveaux domaines comme la Justice et les Affaires Intérieures. Les pouvoirs du Parlement européen, dans ses fonctions de colégislateur, d'autorité budgétaire et de contrôle politique, sont renforcés. Les parlements nationaux sont davantage associés aux travaux de l'Union, en particulier dans le contrôle du respect du principe de subsidiarité. Je souligne plus particulièrement l'avancée considérable que représente le Traité sur le plan extérieur : une des principales ambitions est d'assurer davantage de continuité dans l'action européenne, et de renforcer la voix de l'Europe dans le concert mondial. Le Traité dote, à cet égard, l'Union européenne de nouveaux atouts avec la création d'un Président permanent du Conseil européen et d'un Haut Représentant/Vice-Président de la Commission européenne, et avec l'instauration, à travers le Service européen pour l'action extérieure, d'un véritable service diplomatique.Mais je ne veux pas trahir le titre retenu pour mon exposé d'aujourd'hui « L'Union européenne, au-delà de ses institutions ». Nous savons que l'Union est bien davantage qu'une Constitution et que des Traités. Elle est une aventure exceptionnelle, initiée il y a maintenant 60 ans. Bien sûr d'autres continents et sous-continents connaissent aussi la paix et la prospérité. Mais l'Europe a cette spécificité qui lui est bien propre, celle d'avoir bâti un modèle sociétal que beaucoup lui envient. Vous l'avez compris et deviné, je veux vous entretenir ce soir de l'actualité retrouvée du modèle d'économie sociale de marché, que l'on appelle aussi le modèle économique rhénan.C'est le modèle d'économie sociale de marché qui a fait l'histoire de l'Union européenne et continuera à faire sa grandeur. Je suis fier de l'évoquer ici, sachant que votre Université et vos chercheurs ont continué, contre vents et marées, à poursuivre la réflexion et l'étude sur la pertinence du modèle rhénan dans un monde globalisé. La crise économique et financière, qui a balayé le monde tel un tsunami, a fait apparaître les limites de la théorie néolibérale.Guidée par le mantra d'un interventionnisme minimal, l'Amérique a négligé de réguler le secteur financier. Le modèle de marché néolibéral est parti du principe que les acteurs économiques agiraient toujours de manière rationnelle. Du moins s'ils obéissaient aux informations correctes en provenance notamment des fameuses agences de notation. Or c'est là précisément que se situait la grande erreur : penser que le choix rationnel était incontestable et prévaudrait toujours. C était oublier que le marché ne réagit pas rationnellement, mais davantage émotionnellement, et qu'il est aussi profondément dénaturé, osons le dire, par l'appât du rendement immédiat et par la poursuite d'une maximalisation du gain.C'est là que le modèle rhénan avec sa double préoccupation de prospérité et de bien-être, de croissance économique et de sécurité sociale, montre toute sa pertinence.Sans doute est-il utile à ce stade de faire un petit rappel d'histoire. Le modèle rhénan trouve ses racines profondes dans la philosophie sociale et politique du 19ème siècle qui a voulu réagir contre l'individualisme capitaliste et le laissez-faire nés de la révolution industrielle. L'encyclique Rerum Novarum signée par le pape Léon XIII en 1891, est née de cette même exaspération face aux abus et aux ravages entraînés par le capitalisme sauvage. A la base du mouvement ouvrier catholique, et s'inspirant des mêmes principes, Rerum novarum est axé sur la réconciliation des différents acteurs économiques. L'attention y est fixée sur le nouveau rapport entre le capital et la main d'oeuvre, incluant des droits et des devoirs mutuels. La doctrine sociale de l'Eglise a accordé la priorité à la main d'œuvre sur le capital, a placé l'accent sur le rôle actif de l'autorité dans l'économie, et a ainsi joué un rôle essentiel dans le développement et l'élaboration du modèle rhénan.Et comment pourrions-nous taire cette autre source d'inspiration qu'a été le personnalisme, si cher à cette Université. Ce mouvement essentiel de la pensée ne voit pas en l'homme un simple individu interchangeable mais une « personne », un être unique qui est lié aux autres de bien des manières. L'homme doit continuer à occuper une place centrale dans l'économie : ce sont des chrétiens démocrates tels Ludwig Erhard qui ont choisi de mettre l'homme au centre de leur vision économique.S'il y a bien une marque majeure du modèle rhénan, c'est précisément le fait qu'il prend en considération tous les acteurs : les employés et les employeurs, les clients, les fournisseurs et les citoyens. C'est pourquoi, il propose la collaboration entre tous, considère la protection sociale comme essentielle, se préoccupe des intérêts des travailleurs, attache également de l'importance aux succès collectifs résultant d'une collaboration et non pas uniquement d'une compétition. En faisant de l'homme l'objectif ultime de toute action économique et non l'inverse, le modèle rhénan vise la création de valeur économique à long terme. A l'ingénierie financière, il préfère l'innovation industrielle. A la liberté d'initiative, il allie la responsabilité. C'est ce qui rend la concertation si importante et fait de la subsidiarité un point de départ essentiel pour la responsabilité : les décisions doivent être prises au niveau le plus adéquat c'est-à-dire au niveau qui soit le plus proche des intéressés.Avant que la crise financière ne frappe, le modèle d'économie sociale de marché était bien vilipendé. On critiquait surtout sa faible croissance, son financement réputé trop cher, le temps consacré à la recherche du consensus. Mais ces critiques ne résistent pas à l'analyse. L'environnement macro-économique des pays qui ont traditionnellement mené une politique de type rhénan est plus solide qu'ailleurs. Les équilibres financiers y sont plus sains. La productivité du travail y est performante (celle de la Belgique dépasse de 10 pourcent celle des Etats-Unis). Egalement sur le terrain social, la prestation du modèle rhénan est de loin supérieure au modèle anglo-saxon, avec des chiffres de pauvreté européens largement inférieurs aux chiffres américains. La cohésion sociale est plus grande dans nos sociétés. Il est frappant d'observer que les Etats-Unis connaissent moins de chômeurs mais plus de pauvres.Ceci étant, il est clair que si le modèle rhénan veut rester le modèle de référence en Europe, il doit en revenir à ses sources. Cela signifie que notre économie sociale de marché doit mieux se préparer à l'époque postindustrielle. Et c'est là précisément que l'Union européenne doit jouer son rôle de catalyseur. Les pays du continent européen ne pourront pas en rangs dispersés affronter ces immenses défis que sont le problème du vieillissement, la poursuite de la globalisation, la révolution des technologies de l'information ou encore la pression sur l'environnement. Le modèle rhénan a donc du pain sur la planche.Et pour réaliser cela, nous aurons plus que jamais besoin de l'Europe.Je vois essentiellement quatre besoins à rencontrer par l'Union européenne : celui d'un environnement macro-économique stable ; celui d'améliorations structurelles ; celui d'un bon équilibre entre interventions publiques et initiatives privées ; et celui enfin de solidarité. Reprenons chacun de ces points.Tout d'abord celui d'une stabilité macroéconomique renouvelée : pour pouvoir payer une sécurité sociale forte, il faudra que les Etats membres enregistrent de meilleures prestations économiques. Il faut donc redonner de l'ambition à la zone euro. Une ambition saine qui consiste à avoir des prix stables et des finances publiques durables. Mais aussi une ambition raisonnée qui entend baser la croissance sur un socle industriel solide plutôt que sur des activités trop strictement financières. Il faut que l'Europe ose des idées novatrices. Je plaide ainsi résolument pour une répartition nouvelle des ressources fiscales. Cela ne pourra se faire que par le glissement progressif de la taxation actuelle sur le travail, vers une taxation des comportements nocifs, qu'ils soient liés à l'environnement ou à la stabilité financière. Ainsi la question longtemps taboue de la taxe sur les transactions financières internationales est-elle en train de revenir au devant de l'actualité. Il n'est plus justifiable que des valeurs puissent en l'espace de quelques instants changer plusieurs fois de propriétaires par le simple truchement des traders et des modèles automatiques de gestion financière. L'Union européenne qui travaille à une nouvelle architecture de régulation financière doit intégrer urgemment cette problématique.Pour bien fonctionner, une économie a besoin d'améliorations structurelles. C'est là l'autre besoin à rencontrer par l'Union européenne. L'agenda de Lisbonne y figure en bonne place. Mais le processus doit être relancé. Il faut réfléchir à de meilleures méthodes. Ici encore, je serai franc. Je m'interroge sur les limites atteintes par la méthode poursuivie jusqu'ici. Celle-ci laissait une place de choix à la « coordination ouverte » c'est-à-dire les mesures volontaires sans contrainte aucune. Avec les résultats que l'on sait : l'Union qui rêvait de devenir en 10 ans l'économie la plus performante du monde, reste à la traîne face au poids grandissant des économies émergentes.Troisième défi : trouver le juste équilibre entre intervention publique et initiative privée. Il n'y a aucun doute que le marché libre doit rester l'axe central autour duquel évolue la vie économique. Mais la récente crise financière n'en a pas moins démontré la place tout aussi centrale de l'autorité. Il faut donc que l'Union européenne concrétise rapidement ce qui a été convenu concernant l'organisation des marchés financiers.Enfin, se pose le défi de la solidarité : pour bien fonctionner et créer de la confiance, une économie doit s'appuyer sur la solidarité. Les chrétiens démocrates ne croient pas que l'ensemble des intérêts individuels fusionnent spontanément et automatiquement en un intérêt général, comme s'ils étaient dirigés par la « main invisible » chère à Adam Smith. L'intérêt général est bien davantage que la somme des intérêts privés. C'est dans ce cadre que j'ai un rêve, celui d'une Union européenne qui assume sa place dans le monde, pérennise son leadership en matière de lutte contre le réchauffement climatique, décide d'un financement généreux pour permettre aux pays en voie de développement de participer aux indispensables efforts environnementaux. Je rêve d'une Union européenne qui se batte partout dans le monde pour les droits de l'homme. D'une Union européenne qui puisse assumer ses responsabilités dans une gestion vigoureuse des crises, et dans la consolidation de la paix et de la stabilité.C'est fort de ces convictions que j'ai lancé les travaux de préparation de la Présidence belge de l'Union européenne. A neuf mois de l'échéance, il est certes encore un peu tôt de fixer l'agenda. L'expérience de la Belgique qui s'apprête pour la 12ème fois à prendre les rênes de la Présidence montre qu'il faut aussi faire preuve d'adaptation aux circonstances. Lors de notre dernière Présidence en 2001, les horribles attentats du 11 septembre nous ont obligés, en plein exercice, à revoir tous nos plans et à réagir à une actualité qui balayait ce que nous avions préparé. Et la Présidence n'en a pas moins été un succès.Ceci étant, notre Présidence aura pour tout premier défi de faire fonctionner l'Union avec son nouveau visage et ses nouvelles règles nés du Traité de Lisbonne. Celui-ci consacre plusieurs principes particulièrement novateurs : ainsi apparaîtra à côté de la Présidence tournante, un Président permanent à qui sera confiée la direction des Conseils européens qui regroupent, près de six fois par an, les Chefs d'Etat et de Gouvernement. L'Europe se dotera également d'un véritable Ministre européen des Affaires Etrangères qui donnera un nouvel élan à la politique extérieure et de sécurité de l'Union.Ces changements qui apporteront, espérons-le, un saut qualitatif au fonctionnement de l'Union, devraient également nous aider à bien gérer les thèmes incontournables de notre Présidence. Quels sont-ils ? J'en vois essentiellement cinq.Le premier concerne le suivi de la crise économique et financière : l'Europe devra affirmer ses ambitions en faveur d'une économie plus performante, capable de relever les défis sociaux et environnementaux du XXIème siècle.Ensuite, le Traité de Lisbonne évoqué tout à l'heure : sa mise en œuvre exigera de la Présidence belge de nombreux efforts d'ingénierie institutionnelle pour bien faire interagir tous les acteurs, anciens et nouveaux.L'élargissement de l'Union sera aussi à l'agenda, avec spécialement les Balkans occidentaux qui frappent à la porte de l'Europe : la Belgique veillera à faire avancer, dans le consensus, ce dossier porteur de grands espoirs mais aussi de craintes. Nous veillerons particulièrement à ce que la perspective concrète d'intégration accélère chez les pays candidats leur appropriation aux valeurs fondamentales de l'Union que sont la démocratie et la paix.Nous nous préparons aussi à traiter, à bras le corps, le dossier du climat. Le monde entier regarde désormais vers Copenhague : en fonction du résultat de ce Sommet, la Présidence belge devra, soit, mettre en œuvre au niveau européen ce qui a été convenu, soit, car cela est loin d'être exclu, relancer la négociation et remettre les nations autour de la table.Les domaines sensibles de la justice, de l'asile et de l'immigration seront aussi au rendez-vous. Il s'agira, comme toujours, de trouver le point d'équilibre entre les considérations de sécurité et la nécessaire humanité avec laquelle l'Europe veut agir sur ces questions.Enfin, last but not least, je voudrais brièvement évoquer l'importance et l'attachement que j'accorde au grand rendez-vous international programmé sous Présidence belge, celui du Sommet Europe-Asie que notre pays aura le privilège d'accueillir fin octobre 2010. Rendez-vous est fixé à quarante-cinq chefs d'Etat et de Gouvernement d'Asie et d'Europe, représentant ensemble plus de la moitié de la population mondiale. Ils seront invités à débattre, pendant deux jours, dans l'enceinte prestigieuse du Palais Royal à Bruxelles, des grandes questions du moment. Ce Sommet offrira une opportunité unique à la Belgique de se présenter comme une nation fière de ses réalisations, et confiante en ses projets.Tous ces chantiers exigeront un travail patient mais ils ne progresseront que s'ils sont portés par une force de conviction et une vision.L'Europe comme aventureL'Union européenne est davantage qu'une Constitution et des institutions. Elle reste une incroyable aventure, un chapitre exaltant d'un continent dont l'histoire est elle-même riche d'aventures. Ce continent a été marqué, pétri, formé tout à la fois par une communauté de culture et par les guerres et les conflits. Ces deux pôles - la communauté de culture et les conflits entres peuples et nations forment le binôme fondamental de l'Europe. La concurrence, les frictions, les guerres entre les Etats ont été un moteur de cette aventure mondiale de ce 'petit cap de l'Asie', comme le décrivait Paul Valéry.Maintenant que l'Europe a banni les guerres, elle n'en doit pas moins préserver sa tradition de débat vigoureux, de conflit pacifique. Car il n'y a pas de progrès sans remise en question ni conflit d'idées. C'est du choc des idées que jaillit la lumière. L'intégration européenne doit être l'enjeu d'un débat passionné parce qu'elle le mérite. L'Europe ne doit pas être l'objet d'un consensus mou, parce que ce serait trahir l'esprit européen.Cet esprit est selon moi magnifiquement rendu par un illustre fils des Anciens Pays Bas, Hendrik Brugmans, lors d'un Congrès de fédéralistes européens à la Haye en 1948, retrouvé dans son ouvrage trop méconnu `A Travers le Siècle'.Je cite:"Le mot magique d'Europe indique, non seulement une région du globe, mais aussi un mode de vie, individuelle et commune... L'Europe, c'est un sens de la liberté, dont la majorité des hommes ayant vécu sous le soleil, n'a jamais soupçonné ni les drames ni les douceurs. L'Europe, c'est Mozart d'un côté, c'est Charles Péguy de l'autre et c'est Shakespeare qui les résume. L'Europe, c'est la civilisation des non-conformistes, c'est la terre des hommes continuellement en lutte avec eux-mêmes, c'est le lieu où aucune certitude n'est acceptée comme vérité si elle n'est pas constamment redécouverte. D'autres continents peuvent se vanter de leur efficacité, mais c'est le climat européen seul qui rend la vie dangereuse, aventureuse, magnifique et tragique¿et par là digne d'être vécue."De grands pionniers de la pensée européenne comme Hendrik Brugmans nous ont donné, vous ont donné un continent avec cette 'glorieuse triade' que sont la paix, la liberté et l'état de droit. Nous leur devons - et je m'adresse ici particulièrement aux étudiants qui demain ou après-demain reprendront le flambeau - nous leur devons de ne pas voir ce confort, ce bienfait comme un cocoon. Nous leur devons l'ouverture d'un nouveau chapitre dans ce qui doit rester une aventure européenne exaltante.Comme Ministre des Affaires Etrangères de la Belgique qui a toujours été le porte-flambeau d'une Union toujours plus étroite, comme Ministre des Affaires Etrangères qui à chacun de ses déplacement perçoit ce désir d'Europe chez tous ses hôtes, comme homme politique animé depuis toujours par une foi profonde en l'Europe et dans la destinée européenne de son pays, j'aurai à cœur de porter plus loin la flamme de cette foi, et à réveiller toutes les énergies nécessaires à ses nouveaux succès de demain. Avec les générations de demain que vous représentez, je forme le vœu d'une Europe plus forte, plus responsable et plus performante. Je vous remercie.